16.12.2008

23 Mars 1457

C’est la main tremblante que j’écris ces lignes, en proie à la dernière excitation. Je suis désormais convaincu que nous venons de faire une découverte monumentale, et je suis forcé d’admettre que Bienvenu, tout traître qu’il soit, avait probablement raison en imaginant que nous avions redécouvert l’Atlantide.

Comment expliquer autrement ce que nous avons vu aujourd’hui ? A midi, comme prévu par moi, nous nous sommes aventurés en nombre vers la zone boisée d’où avaient émergé les spécimens de sauvages les jours précédents. Nous avons marché peut-être dix minutes, quand, au détour d’un petit bois, nous sommes restés interdits, stupéfaits par le spectacle extraordinaire qui s’offrait à nous.

Il ne s’agissait pas, comme je l’avais d’abord pensé, d’un simple rassemblement de cabanes sommaires ni d’habitations troglodytes comme en construisent parfois les êtres primitifs, mais d’un véritable village fortifié. A l’intérieur d’une enceinte de pierre taillée que fermait une porte de bois, je devinai plusieurs dizaines d’habitations de pierre et de chaume, séparées par des chemins. Voilà, à ce que me semble, le signe d’une civilisation presque aussi évoluée que la nôtre, et seuls des êtres aussi avancés et raffinés que ceux décrits par Platon auraient pu, à mon sens, réaliser des édifices de ce genre.

Mille idées se confondent dans mon esprit à l’heure où j’écris : les Atlantes ont-ils réellement été ensevelis sous les flots, et dans ce cas, une portion de l’île a-t-elle été préservée ? Ont-ils émigré sur une île voisine où ils auront essaimé ? Ou bien le récit du déluge n’est-il qu’affabulation ?

Nous sommes prestement repartis. La vision de ce village m’a fourni suffisamment d’émotions pour la journée. Nous devons revoir tous nos plans d’approche, puisque ces êtres sont bien supérieurs à tout ce qu’il était possible d’espérer – mais donc aussi bien plus dangereux.

- Monsieur, je vous en prie, venez vous abriter, vous tremblez comme une feuille.

- Ça n’est pas le froid, mon petit Thomas, c’est la fièvre.

- D’autant plus.

- Pas cette fièvre-là. Ne te rends-tu point compte ? Comment peux-tu encore te préoccuper de manger ou d’avoir chaud, alors que nous venons de devenir les plus grands explorateurs de notre temps, et peut-être de l’Histoire ?

- Eh bien, monsieur, la gloire posthume ne m’intéresse pas, et je prends soin de ma survie.

- Sans doute la petite gloire qui t’attend ne suffit-elle pas à enflammer tes viscères ; mais en tant que capitaine, la mienne sera plus grande que tu ne peux l’imaginer.

- En attendant, abritez-vous.

- Jamais.

- Je vous forcerai.

- Je veux rester sous la pluie à contempler le brouillard et nul ne m’en empêchera.

- Je vous tirerai par les pieds.

- Je résisterai bec et ongles.

- Eh bien ! Vous voilà au sec. On peut dire que vous n’êtes pas léger.

- Sortez-moi immédiatement de cette cabane nauséabonde.

- Buvez donc cette infusion chaude ; elle vous remettra d’aplomb.

- Songe que cette infusion même, que tu manipules de tes doigts gourds, a été préparée avec des herbes atlantes.

- Elles sont en tous points semblables aux nôtres.

- Voilà bien ce qu’il y a d’extraordinaire.

- Je ne vous suis pas.

- Ce poireau : on croirait l’avoir trouvé dans son jardin, eh bien il est Atlante. N’est-ce pas magnifique ?

 

 

*** Je pars à Strasbourg quelques jours... la suite bientôt!***

 

15.12.2008

22 Mars 1457

Les derniers jours ont été assez ennuyeux. Nous avons dû interrompre nos observations du fait de la sottise de Gédéon ; suivant le conseil d’Anicet, nous nous sommes faits discrets et nous approchons chaque jour un peu du point où nous supposons que se trouvent les habitations des sauvages – si toutefois ils en construisent. Il nous est interdit de crier ou de faire du raffut ; nous passons donc nos journées le plus calmement possible, ce qui en vérité excite ma nervosité. Nous nous nourrissons presque exclusivement de poisson, et de plus il pleut pratiquement tous les jours. La seule parade que nous avons trouvée contre ce climat désespérant a été de construire une sorte de cabane improvisée à l’aide de rochers et de branches. Seulement, elle est trop exigüe pour nous six, à moins que nous n’ayons le goût de nous marcher dessus et de nous empester mutuellement ; si bien que nous y dormons par roulement, et le reste du temps nous pêchons ou errons sans but et sans trop nous éloigner.

Je pense qu’il sera possible d’établir ici une colonie tout à fait vivable. Ces rivages humides me rappellent ceux du Nord de la France où Père me conduisit une fois dans mon enfance. J’ignore s’il y a de l’or ou quelque ressource précieuse qui puisse intéresser le royaume ; mais, avec un peu d’habileté, nous pourrions peut-être interroger ces sauvages et les amener à nous y conduire.

- Capitaine, Jacques et moi avons pensé qu’il était peut-être temps de faire une incursion chez les sauvages. Depuis le temps que nous sommes sur cette plage, ils ont certainement remarqué notre présence ; l’absence de manifestation laisse supposer qu’ils ont envers nous des intentions pacifiques.

- Jacques et vous avez pensé ?

- C’est ce que j’ai dit.

- Et qui vous autorise à penser et à décider de telles opérations ? Il me semble que je suis toujours votre capitaine.

- Bien sûr, capitaine ; il s’agissait d’une simple proposition. Nous n’aurions jamais osé agir sans votre consentement.

- A quelle heure pensiez-vous faire cette incursion ?

- Vers six heures, par exemple ; au lever du soleil.

- Eh bien ! Dans ce cas nous irons à midi.

14.12.2008

8 Mars 1457

Depuis quatre jours, nous nous postons régulièrement, à tour de rôle, dans un petit bosquet bien touffu. A plusieurs reprises, nous avons pu apercevoir les créatures. Nous avons d’abord vu une femme, puis nous l’avons revue portant un enfant. Plus tard nous avons aperçu deux hommes accompagnés de ce qui semble être un jeune.

Chose surprenante, ces créatures sont vêtues presque comme des êtres civilisés. La femme porte un fichu sur la tête et une sorte de robe et de tablier ; les hommes portent pantalons, chapeaux et chemises presque semblables aux nôtres, quoique de coupe grossière. Tous portent des sabots comme j’ai déjà pu en voir en Europe. Nous avons longuement débattu et je suis finalement convaincu qu’il s’agit réellement d’êtres humains, qui vivent là sur cette île à l’écart de tous. Certes ils appartiennent sans doute à une race différente de la nôtre et ne parlent pas notre langue ; il est improbable qu’ils aient reçu le message chrétien. Mais leur peau est étonnamment claire et je songe de plus en plus à tenter une approche. Il est après tout de notre devoir d’évangéliser tous les hommes, fussent-ils sauvages.

- Capitaine ! Capitaine !

- Qu’est ce qui vous rend si pantelant ?

- J’ai approché la femme.

- Quoi ?

- Il n’y a pas cinq minutes.

- Que me chantez-vous là ? Vous lui avez parlé ? Elle vous a vu ?

- Elle m’a vu, mais je n’ai pas eu le temps de lui parler. Elle s’est enfuie à toutes jambes quand j’ai jailli du bosquet.

- Ah ! Quelle idée aussi d’apparaître ainsi au coin d’un bois tel un satyre ! N’avez-vous donc aucune galanterie ?

- Vous disiez vous-même que ça n’est pas vraiment une femme.

- Ne soyez pas si tatillon. A présent nous n’avons plus aucune chance d’entreprendre avec eux des rapports cordiaux.

- Anicet suggère de reculer un peu le camp pour ne pas les effrayer ; puis de le rapprocher un peu chaque jour. C’est ainsi qu’on apprivoise certaines espèces.

- Anicet a raison, et vous êtes un imbécile. J’espère qu’elle n’aura pas averti toute sa tribu de votre apparition ; je vous rappelle que nous ne sommes que six.

 

***Et maintenant, une page de publicité (j'ai été payée très cher pour ça, alors écoutez bien): Après une fin tragique, Baron Ours est de retour d'entre les morts, plus grognon et clignotant que jamais, et ça va faire des ravages.***

 

13.12.2008

4 Mars 1457

Nous avons confectionné un nouveau drapeau trois fois plus grand que le précédent ; tout le monde s’est battu pour y participer. Incapable de mettre le holà à cet enthousiasme effréné, il m’a fallu accepter avec sagesse et découragement un drapeau où nos fières couleurs sont entachés de touches bleues, brunes, noires ou grises. En somme nous avons un drapeau mais c’est celui de rien du tout, et voilà tout le monde nu ou presque. Je me suis gardé d’imiter leur exemple, tant par respect pour mon grade de capitaine qu’en raison de la froidure qui perdure en cette fin de saison.

Nous avons installé le camp près du lieu où des traces ont été découvertes pour la première fois et avons passé les jours suivants à en chercher d’autres. Il semble effectivement que ce soit un lieu fréquenté. J’ai consigné méthodiquement la forme, la taille et l’aspect général des traces relevées et je peux en conclure que rôdent dans les parages au moins quatre ou cinq individus de la même espèce, dont au moins un homme adulte. Anicet, qui était chasseur dans sa prime jeunesse et qui sait traquer le gibier, a découvert que les traces indiquaient des mouvements réguliers. Il espère pouvoir observer les créatures sur le fait, demain, au petit jour.

En attendant, je ne suis pas très tranquille à l’idée de passer une nouvelle nuit si près de ces sauvages.

- Je m’ennuie.

- Soyez patient, Capitaine. La chasse est un art qui demande du calme et de la persévérance.

- Tout de même, il ne se passe absolument rien.

- Parlez un peu moins fort et restez à couvert. J’ai l’intuition que nos sauvages ne vont plus tarder.

- Qui vous dit qu’ils reviendront ce matin plutôt qu’une autre fois ou bien jamais ?

- Les bêtes ont leurs habitudes.

- Les bêtes à chaussures n’en ont peut-être point.

- Chut ! Attendez…

- Oh !

- Taisez-vous.

- Mais… c’est bien une femme.

- Cela y ressemble.

- Que fait-elle ?

- Je crois qu’elle ramasse du petit bois.

- Comme nous le faisons parfois nous-mêmes : c’est touchant. Croyez-vous que son espèce maîtrise le feu ?

- C’est peut-être pour confectionner un barrage à la manière des castors.

- Elle s’en va !

- Eh oui.

- Suivons-la.

- C’est peut-être imprudent ; rien n’indique qu’elle soit seule.

12.12.2008

25 Février 1457

Notre joyeuse troupe avance à bonne allure. Je ne parle là que de la distance parcourue, car notre apparence, elle, est des plus décadentes. Armand a les fesses à l’air ; pendant quelques jours la pudeur l’a fait avancer à petits pas, mais il semble à présent tout à fait à l’aise et paraît même servir d’exemple. Nous nous sommes débarrassés de nos souliers par trop incommodes. En dehors de Thomas, qui est encore bien jeune, et d’Anicet, qui m’a l’air tout à fait imberbe, nous disparaissons sous des masses pileuses de différents coloris. Jacques, qui est un grand gaillard de six pieds de haut, a tenté une baignade et en est ressorti par petits sauts effarouchés, abandonnant au passage un de ses bas qui avait subi l’assaut d’une espèce exotique de crabe. Il se révéla fort gouteux.

- Regardez ! Venez tous !
- Quoi ?
- Là !
- Dieu !
- Des traces de pas !
- Ecartez-vous, allons, laissez-moi examiner la chose. Ce sera de nouveau quelque étrange animal…
- C’est très nettement une trace humaine. Voyez, la taille, la forme, la démarche.
- Ce qui est étonnant…
- N’est-ce pas ?
- Il semble que le pied qui se posa ici était chaussé.
- Nous aurions affaire à une race d’hommes civilisés !
- Prudence dans les termes, Anicet. Ça n’est pas la chaussure qui fait la culture.
- Il s’agit en tout cas d’un pied assez petit. Il fait deux pouces de moins que le mien.
- Un enfant ? Ou une femme, peut-être.
- Ah ! Prions pour une femme. Voilà des mois que nous n’en avons point rencontré.
- Gédéon ! Vous ne songez tout de même pas, j’espère, à vous accoupler à une… une sauvage sortie d’on ne sait où.
- Si elle est belle, pourquoi pas ?
- Mais c’est contraire aux lois de la nature. Imaginez donc qu’elle donne ensuite naissance à un être mi-homme, mi… on ne sait quoi.
- Ah, pour cela, nous sommes tranquilles. Si elle n’est pas de notre race, l’union sera probablement stérile.
- Il s’est vu des exemples qui vous contredisent. On dit qu’un blanc peut engrosser une négresse.
- Ou un cheval une ânesse.
- Ah non ! je regrette. J’ai ouï dire que les mulâtres étaient stériles.
- Les mules également ; cela n’empêchent qu’elles existent.
- Quoi qu’il en soit, il vous faut préserver la race chrétienne et ne pas disperser la semence aux quatre vents.

11.12.2008

17 Février 1457

Notre expédition a tourné au fiasco. Croyant marcher au nord, nous n’avons fait que tourner en rond, si bien qu’après trois jours nous avons débouché sur notre point de départ. Nous y avons retrouvé Bienvenu et ses hommes qui dansaient autour d’un feu de joie. Mon sang n’a fait qu’un tour : une nouvelle bataille s’est engagée. Nous avons perdu Henri ; d’autre part, la félonie de certains, déclarée sur le tard, les a poussés à rejoindre l’autre camp. Ces traîtres parmi les traîtres sont le pitoyable Eustache Danton et ce lourdaud de Jean Lafleur.

Voici les braves qui restent acquis à ma cause : Thomas Boulanger, Jacques Luberon, Armand Ricard, Anicet Pantalion, Gédéon Camus.

Si nous mourons tous dans notre courageuse entreprise, ce journal attestera que ces héros ont fièrement lutté à mes côtés et je souhaite que leurs noms soient joints au mien sur tous les mémoriaux qui me seront consacrés.

Après avoir manifesté notre mépris avec force crachats, nous avons laissé les pleutres en arrière et avons convenu d’une nouvelle stratégie : pour éviter tout nouvel égarement, nous suivrons la côte vers l’Est. En attendant l’aube, nous passons la nuit derrière un rempart de rochers qui nous abrite du vent et de nos ennemis.

- Ce sera plus agréable de suivre la côte. Après tout, nous sommes marins.

- C’est juste. Et puis, nous pêcherons. La marche ouvre l’appétit.

- Les hommes de Bienvenu ne savent pas ce qu’ils perdent.

- J’interdis qu’on prononce encore ce nom. Ces gens-là n’existent plus.

- Pardonnez-moi.

- Avez-vous toujours le drapeau ?

- Fichtre ! Je crains que nous ne l’ayons égaré dans la bagarre.

- Halte !

- Capitaine, si vous le permettez, je crois que vous devriez oublier un moment cette affaire de drapeau.

- Le roi Richard est-il parti en croisade sans drapeau ?

- Non, mais…

- Attila a-t-il conquis l’Europe sans drapeau ?

- Sûrement non, mais…

- Alors !

- C’est de notre survie qu’il s’agit.

- Il y a des choses, mon petit Jacques, qui passent avant la vie d’un homme.

- Et même de six hommes ?

- Même de six hommes.

- Dont un capitaine ?

- Tout dépend.

10.12.2008

16 Février 1457

Voilà trois jours que nous cheminons dans la forêt. Il semble que l’organisation mise en place soit opérationnelle. Nous parvenons à marcher sept à huit heures par jour ; Les provisions que nous avons arrachées aux félons à la force de nos bras complètent opportunément les baies et racines que nous pouvons trouver. Nous n’avons pas trop à nous plaindre, en dépit de la pluie qui tombe depuis hier et qui nous a fait passer une nuit inconfortable.

Gédéon est un joyeux drille que je suis bien content d’avoir avec moi. J’ai déjà appris trois nouvelles chansons coquines ; j’en ai oublié deux, je note la dernière pour lui éviter le même sort. On la chante sur l’air d’Ave Maria.

Toc, toc, ouvre la porte

Zouip, zouip, le corsetage

Frou, frou, va sous la jupe

Pouic, pouic, pique les seins !

Tout cela me fait souvenir de mes années de jeunesse dans l’armée du Roy ; à la différence que ma barbe ne cesse de s’étoffer.

Seul sujet d’inquiétude : nous n’apercevons toujours pas la colline dont Vachon et Duparc nous avaient fait rapport.

- Ho !

- Que se passe-t-il cette fois ?

- Les arbres s’éclaircissent et je crois que nous allons enfin sortir de cette forêt. Voyez comme cela se dégage.

- Hourra ! Forçons l’allure, mes amis.

- Une, deux !

- Avez-vous toujours le drapeau ?

- Quel drapeau ?

- Mille punaises ! Mais voilà deux jours que je vous demande de vous en charger.

- Nous n’avons aucun drapeau, Capitaine.

- Halte !

- Quoi encore ?

- Nous ne pouvons pas nous permettre de poser le pied sur de nouvelles terres sans avoir un drapeau à y planter. Il faut le fabriquer immédiatement. Blanc, pour le bon Roy Charles le Bien Servi, dont le nom ne doit être démenti ; rose, pour mon bon village natal, dont le blason est

de pourpre au fayard arraché cousu de sinople, à la salamandre regardant d'argent languée et allumée de gueules brochant sur le fût de l'arbre, accompagnés, en chef à dextre, d'une croisette de Malte, à senestre, d'une coquille et, en pointe, de trois coupeaux rangés, le tout d'argent ;

Jaune, comme l’or du blason des Vermulet,

D’or au mulet de sinople colleté d’azur, l’air assoupi et bienheureux.

Armand, votre culotte.

- Mais enfin, sauf votre respect, je ne puis me promener fesses à l’air, Capitaine.

- Je vous y autorise à partir de maintenant.

- Pour le blanc nous avons ce mouchoir, monsieur.

- Sa blancheur n’est qu’un souvenir ; enfin, cela conviendra. Le jaune sera évoqué par ce panier de paille. Jean, sautez une bonne fois dessus à pieds joints pour l’aplatir.

- A vos ordres.

- A présent assemblez les pièces.

- Sans vous offenser, Capitaine, notre drapeau a piètre allure.

- Thomas, je ne vous demande pas votre avis. En route à présent !

- Une, deux.

- Quoi !

- Non !

- Eux !

09.12.2008

13 Février 1457

Une guerre civile a éclaté au sein de notre petit groupe. Bienvenu s’entêtait dans son idée de rester ; j’encourageais les hommes à me suivre. Il en résulta une bagarre forcenée qui opposa une moitié de l’équipage à l’autre. Nous déplorons un mort dans chaque camp : chez lui, le lieutenant Duparc ; de mon côté, un matelot nommé Peyron. Il devient plus aisé de faire la liste des vivants que celle des morts à présent, et la répartition se fait comme suit :

Honnêtes hommes : Thomas Boulanger, Jacques Luberon, Armand Ricard, Eustache Danton, Jean Lafleur, Anicet Pantalion, Gédéon Camus, Henri Jardin.

Traîtres à la solde de Bienvenu : Eugène Grillet, Benoît Vachon, François-Marie Pasteur.

Les nôtres se sont retranchés dans la forêt ; demain, nous nous mettons en route pour la conquête de ces terres.

- Par où commençons-nous, Capitaine ?

- Eh bien ! Marchons d’abord au Nord et cherchons à sortir de cette forêt. Si nous atteignons cette colline, nous aurons une meilleure vue de la région.

- Cela me paraît un bon plan.

- Je suggère que nous nous organisions avec méthode. Thomas marchera en avant avec le grand couteau : il nous ouvrira la voie. Eustache et moi suivrons avec des bâtons ; viendront ensuite les autres en file indienne et Jean fermera la marche en chantant.

- Monsieur, j’aimerais mieux échanger ma place avec un autre, parce que je ne sais pas chanter.

- Vous ne savez pas chanter ? Cela ne se peut. Essayez donc : la, la.

- La, la.

- Mais non : La, la.

- La, la.

- Vous le faites exprès.

- Je vous l’avais dit : je ne sais pas chanter.

- Si vous n’y mettez pas un peu du vôtre, on n’avancera jamais. Armand, prenez sa place.

- Avec joie, monsieur. J’aime beaucoup chanter.

- Allons-y.

- Alléluia, la nuit est là…

- Halte !

- Aïe !

- Ne poussez pas !

- Que se passe-t-il ?

- Armand, cela ne convient pas du tout. Ce n’est plus la saison des chants de Noël et puis d’ailleurs ça n’est pas entraînant.

- Monsieur, je ne connais rien d’autre que des chants de Noël. Celui-là est très joli.

- Qui d’autre ici peut chanter à l’arrière ? Gédéon ?

- Moi je connais des chansons paillardes.

- C’est encore préférable. Allons !

08.12.2008

11 Février 1457

L’Arrogant n’est plus. Il n’en reste qu’une carcasse qui surnage à peine dans cette baie qui portera désormais son nom. Nous nous sommes regroupés entre la plage et la forêt où nous avons établi un campement de fortune. Plusieurs allers et retours ont été nécessaires pour ramener de ce qui reste du fier vaisseau les quelques affaires qui pouvaient être utiles : couvertures, vêtements, outils, ustensiles de cuisine, récipients, vins et salaisons. J’ai ordonné à l’équipage d’abattre force bois pour bâtir quelques abris et produire un peu de chaleur. Pour l’heure, la barque retournée me sert d’appartements, mes vêtements sont froissés et boueux, et voilà une semaine que je ne me rase plus. Pour ne rien arranger, je suis atteint d’une mauvaise toux. Le moral des hommes est au plus bas. Il n’y a pas signe de Tissier ni de Brandérac ; Bienvenu passe beaucoup de temps à étudier la carte et ne semble pas en tirer quoi que ce soit.

- Savez-vous à quoi je songe, Bienvenu ?

- J’ai l’intuition que vous ne tarderez pas à m’en faire part.

- C’est exact. Je songe aux fiers Vikings qui naviguèrent jadis dans les eaux glacées du Nord.

- Je suis certain qu’ils vous seraient reconnaissants de perpétuer ainsi leur mémoire.

- Je me demande ce qu’ils auraient fait à notre place et en conclus qu’ils ne seraient sûrement pas restés les bras ballants sur le bord d’une plage.

- C’est possible.

- Si j’écoute, la main sur le cœur, le sang des vaillants guerriers qui coule dans mes veines, j’entends la voix du courage qui m’incite à les imiter.

- Parfois, lorsqu’on s’agite en tous sens comme vous le faites, le sang monte aux tempes et fait battre les tympans.

- C’est exactement ce dont je vous parle, et ce sang valeureux me guide vers l’aventure. Quoi ! Nous ne pouvons pas nous éterniser ici : il nous faut explorer ces terres, nous les approprier, donner un nom aux monts et aux vallées, bâtir un empire avant de mourir. C’est ce qu’auraient souhaité les pères de mes pères.

- Vous en aviez donc plusieurs ?

- Je ne sais ; ma mère, à ce qu’on dit, fut une femme légère.

- Il me semble plus raisonnable de situer nos positions avant d’agir, et d’envoyer des signaux aux navires qui pourraient passer. J’ai donné ordre d’allumer de grands feux sur la plage et de danser bruyamment autour.

- Allons, allons ! Nous ne pouvons pas nous contenter de ces simagrées. Hardi, Bienvenu ! Pour le Roy et pour la France !

07.12.2008

6 Février 1457

Une tempête neigeuse s’est abattue sur l’île et le navire. Le vent tourbillonnait, cinglant, et pratiquement toutes nos voiles ont été emportées ou déchirées. D’autre part la coque prend maintenant une forte assiette et nous devons nous réfugier sur le pont avant pour ne pas mouiller nos chausses. Ma propre cabine est devenue impraticable et j’écris présentement accroupi sur le pont, grelottant dans une paire de couvertures. J’en resterai donc là pour le moment : j’ai hâte de pouvoir remettre ma main au chaud.

- Capitaine, voulez-vous m’écouter un moment ?

- Ah, ce cher Bienvenu sort enfin de sa bouderie. Vous savez, je ne vous en veux pas.

- Levez-vous, je vous prie, et allons parler à l’écart.

- Comme il vous sied.

- Voyez dans quel état se trouve notre navire.

- Hélas.

- Le moment est venu, je crois, de l’abandonner aux flots.

- Vous voulez rire ? Je suis trop talentueux pour mourir.

- Par un heureux hasard nous avons trouvé cette île : pourquoi ne pas nous y réfugier, le temps au moins de trouver une issue ?

- Parce que cela nous ferait désobéir au Roy, qui nous demande d’aller vers l’Ouest sans répit.

- Vous savez parfaitement qu’il désirait vous éloigner. Que ce soit à l’Ouest, au Nord ou ici sur cette île, peu lui importe.

- M’éloigner ?

- Le poème.

- Oh, oh ! Je vois ce que vous insinuez et je vous interdis de proférer ce genre de calomnie. Le Roy est peut-être jaloux de mes talents : qui ne le serait pas ? Mais il m’a choisi pour mes compétences de marin, c’est évident.

- Aviez-vous souvent navigué ?

- Une fois, en compagnie de l’Amiral Deschamps mon cousin, qui m’a laissé tenir la barre dans la rade de Toulon.

- Peste soit du Roy et de ses manigances. Il nous faut débarquer avant ce soir ou nous finirons tous dans cette baie.

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