19.11.2008
4 Octobre 1457
Je ne suis pas sorti de ma cabine depuis hier. Je me suis alité en prétextant une fièvre qu’en réalité je ressens presque aussi vivement que je le prétends. Jamais mon honneur n’a connu un tel affront ! Je souhaite de tout cœur que, de son perchoir céleste, mon libertin de père fut à ce moment là trop occupé pour me voir.
A la suite de cette mésaventure, trois personnes ont fini aux fers : Guillain, qui venait d’en remonter, Testard, et Albert lui-même. J’ose espérer qu’en dehors de ceux-là personne n’aura ouï un mot de cette mésaventure.
A la vue du présent d’Albert, je n’ai pu retenir ce maudit cri. C’était une huile sur bois que j’avais déjà entr’aperçue dans sa cabine sans jamais la voir de près. Elle représente une odalisque fort sensuelle, le teint pâle, les seins lourds et les hanches larges ; ces charmes excitèrent aussitôt mon désir d’homme. A cette vue s’échappa de mon gosier ce hurlement aigu que je ne puis jamais empêcher en telles circonstances ; cela m’a, autrefois, causé bien des soucis. Mais ce n’est pas tout. A ce moment précis, Guillain, qui était derrière, pointa sur moi un doigt tremblant avant de s’écrier : la femme ! C’est la femme !
J’appris ainsi que, dans mon sommeil, l’habitude m’était venue de me rendre à la cale où se retrouvaient déjà Albert et son ami Testard ; et qu’ils me joignirent aussitôt à leurs petits jeux, nuit après nuit, sans que ces allées et venues ne me laissent d’autre souvenir que l’impression d’un truculent cauchemar et une chemise humide. Tous trois sont maintenant aux fers jusqu’à la fin du voyage.
- Capitaine, accepterez-vous enfin de me laisser entrer ? J’ai là un bol de soupe aux pois qui vous ferait le plus grand bien.
- Entrez, Bienvenu, mais soyez bref, je suis au plus mal.
- Vous n’avez pas l’air si mal.
- C’est que j’ai un teint naturellement rose ; mais à l’intérieur, je suis pâle comme un mort.
- Puis-je m’asseoir sur votre lit pour un entretien plus cordial ?
- Restez donc près du mur. Je me méfie de tout le monde.
- J’espère cependant que vous vous remettrez vite. Il commence à y avoir de la grogne parmi les hommes.
- Que me dites-vous là ?
- Les provisions arrivent à épuisement et il y a deux cas de scorbut.
- Contre le scorbut, ma tante recommandait des génuflexions matinales.
- Le moral des hommes est lui aussi atteint.
- Pour le moral, ce sont les bras qu’il faut faire travailler.
- Nous voguons maintenant depuis près de deux mois sans savoir au juste ce que nous recherchons.
- Nous obéissons aux ordres du Roy : cela devrait vous suffire.
- Le Roy est bien loin à présent. J’ai peur, monsieur, que vous n’ayez à faire face à une mutinerie.
- Allons bon ! Voilà un nouveau caprice. Et qui prendrait la tête de cette mutinerie ?
- Moi-même, Monsieur.
- Vous !
- Ne m’en croyez-vous pas capable ?
- Oh, vous manquez en effet de charisme et de force ; mais je vous pensais loyal.
- J’ai été, Capitaine, très déçu par votre amitié avec Albert.
- Oh ! Elle est terminée, vous pouvez me croire. Il n’y a plus de jalousies à faire.
- C’est ennuyeux.
- Et pourquoi donc ?
- Voyez-vous, un homme a besoin d’ambition pour vivre ; or, depuis mon enfance, je nourris celle d’organiser un jour une mutinerie, ou une révolution, quelque chose de ce genre. Je ne voudrais pas avoir à regretter une si belle occasion.
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18.11.2008
3 Octobre 1457
Cette nuit, j’ai fait un cauchemar épouvantable. J’entrais dans la cale obscure et un homme m’y attendait. Il me sauta littéralement dessus en jurant ; je lui rendis la pareille avec véhémence puis il disparut pour laisser place à un deuxième homme qui me fit subir le même sort. Au matin je me suis réveillé en sueur.
Il m’est de plus en plus difficile d’écrire. Je passe trop de temps sur le pont avant à scruter le soleil et des taches brunes dansent devant mes yeux tandis que je regarde le blanc du papier. Mes maux de tête ne s’arrangent guère. Je crains de devoir abandonner ma chasse au narval, mais cette idée m’emplit de mélancolie et m’inspire le vers triste que voici :
Narval, Narval
Tu me fais mal.
- C’est un charmant octosyllabe quoiqu’un peu dissymétrique. J’appellerais cela, plutôt, un exquis morceau de phrase. Avez-vous déjà entendu parler de ces poèmes énigmatiques que rédigent les lointains habitants de l’Extrême-Asie ? Cela y ressemble tout à fait.
- Ainsi, cela vous plaît ? Je tâcherai d’en rédiger un pour vous, Albert, car, après le Narval, vous êtes ici celui qui me ravit le plus.
- J’en suis, monsieur, très honoré.
- J’ai acquis très tôt des dons pour toutes sortes d’arts. J’imagine que vous vous demandez pourquoi je risque ma vie sur les quatre mers plutôt que de briller dans les salons.
- C’est, en effet, une question qui me tourmente.
- Eh bien, mon ami, je n’aime guère les perruques empesées et les chaussures étroites. Il me faut vivre libre, tel l’oiseau que je suis.
- Pourtant, il y a une forme de plaisir à porter perruque et corsetage moulant.
- Si fait, Albert ; on se sent tout à coup délicat et spirituel sous cette masse de poudre. Mais, au diable ! Je suis un homme.
- Un homme entre les hommes.
- Cherchez-vous, petit sacripant, à obtenir une promotion par ces flatteries ?
- Oh ! Je n’y songerais pas. Je vous sais plus exigeant : j’ai là un petit cadeau à votre intention.
- Qu’est-ce ?
- Dépliez le papier.
- Hiiiiiiiiii !
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17.11.2008
26 Septembre 1457
J’ai passé une nuit terriblement ennuyeuse. Les cales sont inconfortables à souhait et je n’ai pas fermé l’œil. Tout ceci pour rien, semble-t-il, car je n’ai pas aperçu âme qui vive. Je soupçonne Guillain d’être un fabulateur et je l’ai fait remettre aux fers. La satisfaction qu’il paraissait en concevoir me laisse cependant dubitatif.
Le vent est bon et nous voguons à dix nœuds, mais les termites sont un nouveau sujet d’inquiétude. Notre charpentier passe son temps à colmater les planches atteintes et j’ai mis sept hommes sous ses ordres pour l’assister.
Je m’épuise les yeux à scruter l’horizon et mes maux de tête sont de plus en plus fréquents ; pourtant je n’ai toujours pas vu ce maudit narval. En revanche, j’ai aperçu une baleine ou quelque chose d’approchant. Elle avait un visage repoussant et portait des bois comme un cerf, du moins c’est ce qu’il m’a semblé. J’espère ne jamais en rencontrer d’autre.
- Voyez, on distingue bien ces yeux étranges et recourbés.
- Je vois cela sur votre dessin, Capitaine, mais je puis vous assurer que je n’ai jamais rien rencontré de tel.
- Vous n’êtes que second, cela me paraît normal.
- Pardonnez, Capitaine, mais je navigue depuis l’âge de quatorze ans et j’en ai aujourd’hui trente-neuf. Aucune baleine de ma connaissance n’avait une allure pareille.
- Eh bien il s’agit peut-être d’une espèce locale, une baleine occidentale.
- Je vous conseille cependant de cesser de montrer ce croquis à tout l’équipage.
- Ah oui ? Et pourquoi cela ?
- Ils ne songeraient pas à mettre votre parole en doute, et l’idée d’un tel monstre rôdant alentours les effraie.
- Dois-je supposer que vous, à l’inverse, mettez ma parole en doute ?
- Je n’affirme rien de tel, Capitaine, mais les superstitions prétendent que de terribles créatures vivent à la fin de la mer ; or, telle est notre destination.
- Bien ! Cela signifie alors que nous en approchons.
- A votre place j’éviterais un mouvement de panique.
- Ce cher Albert, lui, a été enchanté par mon croquis. Il a fait l’éloge de mes talents d’artiste.
- L’un n’empêche pas l’autre, Capitaine, mais je ne parlais pas de cela.
- C’est bien ce que je vous reproche, Bienvenu.
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