23.11.2008
9 Novembre 1457
J’ai imaginé un système pour protéger mes yeux du soleil en fixant entre mes tempes un morceau de parchemin huilé. Cela me donne piètre allure mais me permet de poursuivre mes observations.
Dès la première heure j’ai été récompensé de ma persévérance. Dans un tourbillon d’eau est soudain apparu quelque chose qui ressemblait aux anneaux luisants d’un serpent gigantesque. Il a disparu aussitôt et j’ai voulu m’approcher pour en savoir plus. Je me suis retrouvé, hébété, dans les bras d’un matelot qui m’avait, disait-il, empêché de sauter par-dessus le bastingage. Il prétendait n’avoir rien vu de semblable à un serpent de mer, mais je suis bien décidé à éclaircir ce mystère.
- Capitaine, le dit Toussaint, cuisinier du bord, m’a fait appeler pour me faire part d’un nouveau problème.
- Qu’en est-il ?
- Il semble que la cambuse soit infestée de rats noirs. Lorsque le cuisinier a voulu ouvrir les derniers sacs de pois, il a découvert qu’ils avaient été éventrés, dévorés, et remplacés par une vingtaine de gros rongeurs dodus et repus.
- Voilà une excellente nouvelle.
- M’entendez-vous ?
- Parfaitement, mon ami, parfaitement, et je m’en réjouis. Nous avions des pois ; légumineuse lassante et roborative s’il en est. Nous avons désormais de quoi préparer de bons petits gigots bien gras.
- Il faut, si je comprends, dire au cuisinier de faire rôtir les rats ?
- Eh bien ! évidemment. Qu’il en mette une poignée en salaison pour provision ; qu’il prépare le reste avec l’accompagnement approprié.
- Quel accompagnement, Capitaine ?
- Par ma foi ! Je ne sais. Des pois, par exemple ?
- C’est qu’il n’y en a plus que les cosses.
- Les cosses de pois, une fois bouillies, sont parfaites en purée.
- J’admire votre optimisme et votre esprit d’à propos.
- C’est que j’ai connu la guerre et appris à faire avec peu.
- La guerre, Capitaine ? Contre les Anglois ?
- Oh, non, je ne parle point de ces chiens d’insoumis, qu’il aurait d’ailleurs fallu tuer jusqu’au dernier ; mais dans mon village du comté de Gévaudan, nous en avons connu une autre lorsque j’étais enfant.
- Je n’ai point ouï dire d’une guerre de Gévaudan.
- Elle fut très locale. Le village voisin était situé de l’autre côté d’une châtaigneraie. A l’automne, nous partions en battue pour y faire provision ; le village d’en face en faisait autant ; au milieu, nous nous battions pour les marrons litigieux. Cela se produisait chaque année.
- Vous avez connu une vie bien difficile.
- Déjà dans mon jeune âge j’étais vaillant et intrépide. D’un bâton, je faisais une épée et chassais marcassins, grives mortes et importuns.
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22.11.2008
1er Novembre 1457
Nous avons célébré la Toussaint les pieds dans l’eau. Le problème des termites se fait de plus en plus gênant et nous avons dix hommes occupés en permanence à l’écopage du pont. Si l’on ôte les trois qui sont malades, celui qui est mort de la gangrène et les précédentes pertes, de mes quarante hommes, il n’en reste qu’une petite trentaine en plus de Bienvenu et moi-même. Nous avons eu des mots ce matin : il veut libérer mes trois prisonniers pour remplacer les morts. Je m’y suis opposé, et ai finalement remporté la dispute en menaçant de révéler l’existence de cette grosse tache disgracieuse qui avilit son intimité. J’ai senti entre nous comme un froid lorsque nous nous sommes croisés pour échanger le quart.
- L’aumônier propose que nous fêtions nos morts par contumace. Il demande les noms que vous voudriez le voir prononcer lors de cette messe. C’est limité à deux par personne ; puisque vous êtes le capitaine, vous pouvez en dire trois.
- Je vous laisse mon troisième ; je me sens d’humeur magnanime.
- C’est fort aimable à vous : je l’utiliserai pour célébrer la mémoire d’un jeune furet que j’ai beaucoup aimé.
- Quant à moi, je me contenterai de mon père et de ma mère ; saints parmi les saints, puisqu’ils ont eu la judicieuse idée de me mettre dans ce monde.
- Donnez quelques détails.
- Mon père était un homme d’honneur. Il porta titre de chevalier pendant sept ans, jusqu’à ce que le Roy, dans sa grande sagesse, ne le lui reprenne.
- Comment est-il mort ?
- Ah ! Ce fut toute une affaire. Il avait les mœurs légères et un goût pour les prussiennes grasses et blondes. Il succomba sous deux d’entre elles, un matin de février.
- Une belle mort ! Et votre mère ?
- Ce fut beaucoup plus triste. Veuve depuis quelques mois, elle glissa sur une châtaigne enduite de poix ; se rattrapa au rideau, le déchira ; dévala l’escalier et se prit les pieds dans un tapis persan ; roula à n’en plus finir jusqu’au bas de la rue ; atterrit chez la mercière et dans le bac à aiguilles.
- Elle pouvait difficilement s’en sortir indemne.
- Oh, elle s’en est parfaitement tirée. Elle succomba à une pneumonie dix ans plus tard.
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20.11.2008
21 Octobre 1457
Je viens de passer une journée mémorable ! Mon seul regret est qu’il n’y ait eu de peintre à bord pour immortaliser ces instants de bravoure. Dès potron-minet, Bienvenu, sabre au clair, m’a défié en duel. Il avait derrière lui une vingtaine d’hommes, dont Albert, Testard et Guillain qu’il avait libérés des fers ; moi, j’en avais six de moins. Nous nous sommes mutuellement passés au fil de l’épée : j’ai planté mes estocades à tour de bras, et juste comme nous commencions à nous distraire, des corsaires anglais sont arrivés. Momentanément, il a fallu nous réunir pour les bouter hors de chez nous. C’était cocasse ; Bienvenu m’a sauvé la vie par deux fois, et j’ai réussi, dans un geste magnifique digne d’un chevalier, à décapiter un petit mousse particulièrement féroce. Nous ne savions plus où aller ni à qui nous attaquer, mais j’assénais mes coups à droite et à gauche, et cela a visiblement porté ses fruits, car nous les avons mis en chasse, avant de reprendre le combat initial. Pour finir il n’est resté que Bienvenu et moi, plus une trentaine d’hommes harassés qui avaient abandonné la bataille pour se ravitailler. On a fait la paix, remis les félons aux fers, puis nous sommes allés nous reposer dans le cabinet de travail avec une bouteille de rhum. J’ai un bras en écharpe et lui boîte par tribord. Nous avons envoyé cinq corps à la mer mais le chirurgien est encore fort occupé.
Et le meilleur dans tout ça, c’est que j’ai vu un Narval !
- Qu’est-ce que vous écrivez toujours dans ce cahier ?
- Mon journal, Bienvenu. Un capitaine se doit de tenir un journal.
- Eh, vous aviez promis que maintenant ce serait moi le capitaine.
- Ah mais non, non, pas du tout.
- Vous l’avez dit et juré sur la Bible.
- C’était un Coran avec une fausse couverture.
- Quoi ! vous osâtes !
- Qui n’a pas fait de faux serment ?
- Vous voulez dire que vous transportez un Coran avec nous depuis le début du voyage ? Mais cela ne risque-t-il pas de fâcher le ciel ?
- Tant qu’il y a une fausse couverture, personne ne le saura.
- Il faudra que je prie double ce soir.
- Avez-vous remarqué ?
- Quoi donc, Capitaine ?
- Vous ne vous lavez plus les mains sans cesse.
- Ah ! Oui. Depuis la bataille, je me sens débarrassé d’un poids considérable. Il semble que les rêves d’enfance soient des charges bien trop lourdes pour un homme adulte.
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