29.11.2008
24 Décembre 1457
En cette veille de Noël, je ne puis m’empêcher de repenser à ceux que j’ai laissés à terre : Suzanne ma tendre épouse, mes filles Marie-Marmite et Marie-Chaudron, et ma chienne Hildegarde. Elles sont sûrement près du feu, employées à des tâches sottes comme broder, converser ou aboyer, mais la chaleur des bûches les réchauffe sûrement bien mal sans ma présence rassurante. J’aimerais passer ma main dans leurs cheveux et poils et leur dire que leur cher maître pense à elles tout en travaillant à la gloire de la nation.
Cette mélancolie m’a envahi toute la journée, permettant à mon esprit torturé de produire de nouveau une de ces exquises phrases comme les appelait Albert :
Noël sans neige et sans chaleur
Ay ay ay, tu brises mon cœur.
Je vais m’arrêter là et faire un tour sur le pont, car je sens ma gorge se nouer.
- Bienvenu, venez vite !
- Quoi ? Quand ?
- Ici, ici ! Dépêchons !
- Me voilà.
- Regardez ici au loin, dans ce tourbillon d’écume.
- Eh bien ?
- Attendez un instant. Voilà !
- Je n’ai rien vu.
- Vous plaisantez ? Il était énorme !
- Quoi donc ?
- Mais cet animal… cette créature… Je ne sais !
- Je ne comprends rien à votre histoire.
- On aurait dit une sorte d’oiseau marin avec une queue de serpent. Cette tête renfrognée, ces plumes luisantes ! Ne me dites pas que vous ne l’avez pas vu.
- Mais non, je vous assure. Je pense, Capitaine, que ce sont encore vos maux de tête qui…
- C’est une conspiration ! Je vous dis qu’elle était là… elle a jailli… par trois fois…
- Bien, bien, Capitaine, ne vous fâchez pas. Considérez que j’ai une mauvaise vue et voilà tout.
- Que ne le disiez-vous tout de suite ! Ah ! Et encore ! Toujours pas vu ? Allons, faites plutôt appeler le chirurgien.
- Me voici, Capitaine.
- Venez et dites-moi : votre vue est-elle bonne ?
- Excellente, monsieur.
- Très bien. Regardez là, deux quarts tribord.
- Si fait.
- Un instant.
- Alors ?
- Voilà ! Voilà ! Vous avez vu ? Elle n’avait encore jamais sauté si haut. On l’a bien vue, jusqu’à la taille. C’est énorme, n’est-ce pas ?
- De quoi parlez-vous ?
- Conspiration ! Vous êtes de mèche avec les autres !
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28.11.2008
10 Décembre 1457
Je déplore aujourd’hui la perte d’un tout nouvel ami, un solide vendéen au visage d’ange qu’on appelait Tristan Drapier. Il était très énergique et tout à fait chaleureux ; chaque matin depuis une semaine, nous disputions une petite course sur la dunette. Nous nous dévêtions à demi et nous retrouvions sur la ligne de départ en bas et chemise ; puis nous courions jusqu’au bastingage. C’était divertissant et revigorant ; je le laissais gagner, car un capitaine doit savoir ménager ses hommes. C’était avec la plus grande félicité que je me maintenais au petit trot et le regardais virevolter jusqu’au bastingage, le rose aux joues et les hanches enjouées pour crier « Victoire ! J’ai encore gagné ! »
Ce matin, ce saint parmi les saints nous a quitté. Ses pieds agiles venaient de démarrer la course ; ses boucles blondes volaient au vent et son sourire béat lançait au ciel un rire cristallin. Je le vis partir comme une flèche et tout à coup, il disparut, appelé par Dieu dans un halo de lumière qui le happa sans que j’aie le temps de dire ouf.
- Eh bien, Capitaine ? Que regardez vous en l’air si fixement avec cet air hébété ?
- Je me demande, mon petit, si notre précieux ami est bien arrivé parmi les anges et s’il nous voit du haut de sa céleste demeure.
- Je ne vois rien là-haut, capitaine.
- Regardez mieux : ce nuage, ne vous semble-t-il pas plus lumineux que les autres ?
- C’est que le soleil est caché derrière ; puis-je maintenant baisser la tête pour éviter éblouissements et torticolis ?
- Mais ne voyez-vous point que les nues ont pris la forme douce et potelée de notre cher Tristan ?
- Je n’en sais fichtre rien, Capitaine ; mais si j’étais vous, pour trouver Tristan je regarderais vers le bas plutôt.
- Osez-vous insinuer que cet homme admirable est allé en enfer ?
- Point du tout ; j’ai tout vu. L’imbécile a couru si vite en regardant le ciel qu’il est prestement passé par-dessus bord et a disparu dans l’écume de notre sillage.
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27.11.2008
4 Décembre 1457
Le climat s’est rafraîchi brutalement et nous avons essuyé deux tempêtes coup sur coup ; nous avons perdu le mât de misaine*, ce qui nous force à réduire considérablement l’allure. Voici la liste des hommes perdus :
1er décembre (nuit) : Jules Marchant, Ferréol Santon, Toussaint Gascogne, Guillemet Poirier.
2 décembre (matinée) : Lorrain Dupont, Bonifacio Colomb, Gonzague Rochard, César
Barron, Antoine Marion.
Ajoutons-y les deux morts d’indigestion et le gangréné : nous ne sommes plus que dix-sept à bord. C’est insuffisant pour faire tourner à plein régime ; j’ai réorganisé les tâches et nous voguons à quatre nœuds* par vent arrière.
Parmi eux étaient le cuisinier, que j’ai remplacé par un quartier-maître qui se dit fils d’un boulanger, et l’aumônier que j’ai remplacé par mon crucifix. Il nous reste le charpentier, le chirurgien et une pelletée de matelots. Mon fidèle Bienvenu est toujours là mais il s’est enfermé dans un mutisme de mauvais augure.
- J’ignore comment tu parviens à rater le brouet de cette manière.
- Mon capitaine, je fais ce que je peux. Je mélange, je fais bouillir, je remue et je sers. Je ne suis pas cuisinier.
- Tu n’as donc rien appris de ton père ?
- Mon père ? Quoi mon père ?
- S’il est boulanger, il doit connaître l’art de marier les saveurs, aussi fades soient-elles.
- Mon père est charretier ; Boulanger c’est notre nom. Je m’appelle Thomas fils boulanger parce que mon père aussi est un Thomas comme son père avant lui. Chez nous on s’appelle tous Thomas.
- Chez moi, nous alternons, c’est plus commode.
- J’en conviens, mais cela fait des jalousies. Mettons que ce soit un coup Jean, un coup Gratte-Moellon. Eh bien, celui qui tombe sur Gratte-Moellon n’est pas content.
- Par bonheur, ce nom-là ne se rencontre guère.
- C’est un exemple.
- Tout de même je te prie de rater un peu moins ton brouet la prochaine fois.
- Croyez-vous qu’on nomme le brouet à cause de la brouette ?
- J’imagine. C’est la quantité qui fait le brouet.
- Dans ce cas vous n’avez rien à me reprocher. Il ne manque pas de quantité.
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