02.12.2008

5 Janvier 1457

Cher Capitaine, je me suis emparé de votre journal avant de le remettre soigneusement à sa place. J’ose y laisser une empreinte pour vous dire qu’en dépit des imprudences et légèretés dont je vous tiens rancœur, j’ai pour vous l’estime qu’un second doit à son capitaine, le respect qu’un ami doit à son ami, et enfin l’amour qu’un compagnon de route doit à l’autre compagnon.

Cette expédition inutile ne m’amuse plus. Nous manquons de tout et pire, il n’y a aucun but ni espoir de retour. Je prends la décision de ne pas poursuivre.

Il sera inutile de rechercher mon corps.

Je vous adresse, capitaine, le salut le plus aimant qu’il m’est possible de faire.

B. V.

 

- Alors ? Comment va-t-il ?

- Pas si mal. Il n’avait pas tellement pris l’eau quand on l’a repêché.

- Pourquoi diable était-il de cette vilaine couleur prune ?

- Figurez-vous que dans sa chute il a gobé d’un coup et par hasard une jeune dorade. Il s’étouffait.

- Tout ceci est ridicule.

- Un homme désespéré peut en arriver à ces choses.

- Il s’est permis d’emprunter mon journal et d’écrire dedans.

- J’ignorais.

- Et par-dessus le marché il me révèle qu’il m’aime.

- Cela ne me concerne point.

- Comprenez, je le trouve plaisant comme camarade. Seulement il faut savoir raison garder et ne point oublier les commandements de Sainte Nature.

- Evidemment, évidemment. Lui non plus ne souhaite pas vous voir pour le moment.

01.12.2008

2 Janvier 1457

Les hommes ont fait ce matin une pêche miraculeuse avec moult thons rouges. Nous avons eu un vrai festin, quoiqu’il ait fallu à notre nouveau cuisinier l’aide du chirurgien pour découper la viande. Celui-là a d’ailleurs trouvé drôle de disposer dans mon assiette un soi-disant thon à deux têtes qu’il avait fait à partir de deux bêtes ; ils attendaient de me voir tomber dans le piège, mais j’ai déjoué la supercherie et leur ai prestement ôté le rire de la bouche à l’aide d’un sabre bien tranchant qui les priva d’auriculaire.

Nous avons dû condamner le bâtiment arrière qui prenait trop d’eau. Les planches utilisées pour les parois des cabines abandonnées ont été récupérées pour conforter les planches vermoulues de la coque et du pont. L’Arrogant n’a plus si fière allure.

Je n’ai pas dit à Bienvenu que j’ai cessé de calculer notre route depuis plus d’un mois. Quelle fastidieuse paperasserie ! Puisque notre route est droite, j’ai d’avance tracé un trait parfaitement rectiligne jusqu’au bord de la carte, débordant sur la table pour faire bonne mesure. Je continue à m’enfermer chaque soir dans ma cabine, cela rassure les hommes.

 

- Capitaine, que déclamez-vous donc seul face à la mer ?

- Un poème, Bienvenu.

- Une autre de vos créations ?

- Mon style est bien identifiable, je crois.

- En effet, Capitaine. Sont-ce les vastes flots qui vous inspirent ces accents lyriques ?

- Les flots, les champs, les monts, les villes, tout ce qui participe de la création divine est pour moi source inépuisable de rengorgement.

- Songez-vous, à votre retour, à déclamer vos vers dans quelque salon à la mode ? Vous pourriez vous y faire remarquer par un riche mécène ou une comtesse généreuse.

- Oh, mais ne me croyez pas novice à ce point. J’ai déjà eu maintes occasions de briller à la cour, et, il y a peu, devant le Roy lui-même.

- Devant le Roy !

- Lui-même.

- Et que lui avez-vous dit ?

- J’avais préparé quelques vers spécialement pour lui. Je les ai encore en mémoire. Voulez-vous les entendre ?

- Avec plaisir.

- D’un certain impair… Non, attendez, ce n’était pas cela. Ah ! Oui, voilà :

D’un père incertain il sortit des entrailles

Sur le trône d’un roi on posa son séant

Sous sa pesante couronne il dirige le bétail

Si médecin le veut, il règnera longtemps.

- Par le corps du Christ !

- Cela vous a-t-il plu ?

- Sainte mère de Dieu !

- Eh bien ! Vous restez pantois !

- Je comprends tout.

- Quoi ? Les arcanes de la beauté poétique ?

- La raison de ce voyage absurde.

 

 

 

Comme j'en vois certains venir, je précise que non, je n'ai pas oublié de changer le numéro d'année, c'est juste qu'à l'époque on

changeait d'année le 25 mars, d'après mes renseignements.

30.11.2008

25 Décembre 1457

Nous avons fêté Noël aussi joyeusement qu’il est possible de le faire au milieu de l’océan. Pour respecter la tradition, nous nous sommes mutuellement offert navets et poissons frais que nous avons ensuite engloutis en grande pompe. Cet interminable repas m’a fait souvenir des déjeuners que nous partagions jadis dans la maison de campagne de mes beaux-parents. Scholastique Tournebile, ma belle-mère, était une femme sans grâce que l’âge avait de surcroît rendue acariâtre ; elle nous servait avec une rigueur toute militaire et ne nous laissait sortir de table qu’une fois les assiettes parfaitement propres, chose qu’elle vérifiait méticuleusement avec un petit chiffon à poussière. Son époux, mort étouffé par une mousse de canard, avait été remplacé par un oncle, bonhomme rougeaud et braillard qui buvait au goulot en racontant des histoires dégoûtantes, car il avait été égoutier à Paris.

Alors que nous en étions à la cinquième entrée, composée de navets bouillis comme les quatre précédentes, j’ai eu la subite inspiration d’un nouveau distique :

Hâtons-nous de finir de manger,

Car voici venir l’heure du goûter.

 

- Mon petit Thomas, cette nuit j’ai fait un songe.

- Ah, vous aussi ?

- J’y ai vu une petite ratte qui accouchait de pommes.

- Moi, j’étais un verre à pied en cristal ciselé.

- L’arrière-train de la ratte explosait et des milliers de pommes en jaillissaient selon une onde de choc qui les envoyait jusqu’au vatican.

- On me déposait sur une route à charrues ; imaginez-moi rempli d’une angoisse indicible que je ne pouvais pas même exprimer, tout guindé que j’étais comme un verre à pied.

- Armé d’un pince-nez et d’une canne à pommeau, je parcourais la campagne à grandes enjambées et voyais champs et villes sinistrés sous une couche de débris de pommes dont les pépins ressemblaient à de minuscules larves de rats.

- C’est alors que je me fis exploser de frayeur et me répandis en bris de vers tout alentours sans plus parvenir à me réassembler. Mon pied était à Londres et le bord de ma coupe à Venise.

- Villes et champs étaient ravagés et fleuraient bon le fruit frais.

- La France entière était hérissée de morceaux de verre et je sentais chacun d’eux faire souffrir la terre dans laquelle ils étaient plantés, comme si j’étais moi-même, voyez-vous, devenu la France. C’était d’un ennui.

- Un décor d’apocalypse.

- Un champ de bataille après la bataille.