05.12.2008

19 Janvier 1457

Nous avons jeté l’ancre hier soir au large d’une petite crique dentelée. L’île porte dès à présent et par ma décision le nom de Garde. Ainsi, l’île de Garde conservera à jamais le souvenir affectueux de ma chienne bien-aimée.

Je suis monté avec trois hommes dans la barque et nous avons mis pied à terre. Je n’ai aucune idée de la taille que peut avoir cette portion de terre émergée. Ma première décision a été de m’en enquérir en envoyant deux hommes en reconnaissance. Chacun suivra la côte en marchant de conserve ; Tissier est parti vers l’Ouest et Brandérac vers l’Est. Nous noterons le moment où ils se retrouveront face à face et compterons les pas exécutés. Je les ai au préalable entraînés sur la plage à marcher d’allure identique : il n’y a plus qu’à attendre.

J’ignore sous quelle latitude nous nous trouvons, mais nous devons nous bien vestir. Il semble curieux que nous nous soyons tant rapprochés du pôle en voguant droit vers l’Ouest à partir de La Rochelle ; mais notre Terre porte en elle bien des énigmes, à moins qu’une fois de plus le Malin ne s’en mêle.

- Monsieur, la seconde expédition de reconnaissance vient de revenir et m’a fait son rapport.

- Eh bien, je vous écoute.

- Grillet et Luberon ont échoué la barque sur le rivage avant de s’enfoncer dans ce qui leur semble une forêt dense au sol recouvert d’une fine couche de neige.

- Bien, et ensuite ?

- Luberon a vu Grillet se pencher et, croyant qu’il avait découvert une chose intéressante, s’est approché. Grillet s’est prestement retourné pour lui envoyer en pleine face une boule de neige bien tassée.

- Mais encore ?

- Luberon a répliqué.

- Au fait, au fait.

- Grillet se plaint que la boule de neige de Luberon était mieux tassée que la sienne et qu’il y avait lâchement joint une poignée de gravier, ce qui n’est pas de jeu. Il demande que Luberon soit privé de dîner.

04.12.2008

17 Janvier 1457

Ai observé copulation dauphins de mes propres yeux. Y retourne pour examen scientifique.

- Terre !

- A-t-on idée de hurler ainsi dans l’oreille des gens ?

- Mais, mon Capitaine, terre.

- Je ne vois rien qui justifie une telle affirmation.

- Là, sur tribord, glissée entre deux horizons…

- Oh ! Mais c’est que vous pourriez avoir raison.

- J’ai raison, de toute évidence.

- Il peut s’agir de nuages.

- Quand bien même ce seraient des nuages, cette façon de s’amonceler sur la mer annoncerait encore une terre.

- Il faut voir à formuler des propositions exactes.

- Votre second a déjà pris les affaires en main : je vois que nous virons de bord.

- Il aura cru agir sur mon ordre.

- Vous admettez donc qu’il y a terre ?

- Nous allons nous en rendre compte.

- Je n’ai pas entendu parler d’une île dans ces parages.

- Peut-être avons-nous découvert un continent nouveau.

- Je songe à une chose. Une chose tout à fait excitante et même un peu inquiétante. N’est-il point possible que l’Atlantide de Platon ait surnagé malgré tout ?

- L’Atlantide ? Mais elle a coulé corps et bien.

- Certes, c’est ce qui se dit. Mais que diriez-vous si elle avait en réalité simplement dérivé, s’éloignant des côtes d’Europe au point d’échapper à la vigilance des Anciens qui la crurent perdue sous les flots ?

- C’est une hypothèse qui reste hypothétique.

03.12.2008

5 Janvier 1457 (véritable)

Je déclare nul le paragraphe précédent qui fut rédigé par un usurpateur temporaire incapable de s’occire correctement.

Aujourd’hui est jour de ma revanche aux dés contre ce matelot ingrat dont j’ai oublié le nom mais qui a les oreilles décollées.

- Ah, vous avez vos propres dés ?

- Oui ; c’est plus sûr.

- Eh bien, lancez le premier.

- Ha ! Quinze. Je commence bien.

- Quinze, avec deux dés ? Laissez-moi les examiner un instant.

- Je vous en prie.

- Mais ces dés sont truqués !

- Pardon, ce sont les vôtres qui l’étaient, puisque vous aviez gagné avec.

- Ce ne sont pas même des dés : ils ont des couleurs et des figures sur toutes les faces.

- Bien sûr.

- Je tire : roi de trèfle et dix de cœur. Quelle est cette aberration ?

- Ah, ce n’est pas un mauvais score. Il va falloir jouer serré : à moi.

- Pas du tout, pas du tout. On ne peut point jouer aux dés de cette façon.

- Comme vous voudrez. Je connais un autre jeu avec les dés.

- Lequel est-ce ?

- Voyez là-bas sur le pont, cette rainure un peu plus large entre les planches ?

- Je vois, oui.

- Tâchez de lancer vos dés au-delà de ce trait.

- C’est absurde.

- Allez-y, allez-y : je vous laisse la main.

- Puisque vous insistez. Hop !

- À moi. Hop !

- J’ai gagné ! Le mien est allé plus loin.

- Ah, oui, mais moi je tombe sur un valet et vous sur un trois : c’est moi qui gagne.

- Il faut savoir à quoi l’on joue.

- De plus mon valet est de cœur et votre trois de carreau.

- Depuis quand les couleurs ont-elles une valeur ?

- C’est ainsi aux dés. Le cœur multiplie la valeur par deux ; le trèfle l’augmente de trois points ; le carreau ne fait rien et le pique divise par deux.

- Dans mon pays, on compte les points sur les dés, c’est plus simple.

- Où diable voyez-vous des points à compter ? Un peu de bon sens !