08.12.2008
11 Février 1457
L’Arrogant n’est plus. Il n’en reste qu’une carcasse qui surnage à peine dans cette baie qui portera désormais son nom. Nous nous sommes regroupés entre la plage et la forêt où nous avons établi un campement de fortune. Plusieurs allers et retours ont été nécessaires pour ramener de ce qui reste du fier vaisseau les quelques affaires qui pouvaient être utiles : couvertures, vêtements, outils, ustensiles de cuisine, récipients, vins et salaisons. J’ai ordonné à l’équipage d’abattre force bois pour bâtir quelques abris et produire un peu de chaleur. Pour l’heure, la barque retournée me sert d’appartements, mes vêtements sont froissés et boueux, et voilà une semaine que je ne me rase plus. Pour ne rien arranger, je suis atteint d’une mauvaise toux. Le moral des hommes est au plus bas. Il n’y a pas signe de Tissier ni de Brandérac ; Bienvenu passe beaucoup de temps à étudier la carte et ne semble pas en tirer quoi que ce soit.
- Savez-vous à quoi je songe, Bienvenu ?
- J’ai l’intuition que vous ne tarderez pas à m’en faire part.
- C’est exact. Je songe aux fiers Vikings qui naviguèrent jadis dans les eaux glacées du Nord.
- Je suis certain qu’ils vous seraient reconnaissants de perpétuer ainsi leur mémoire.
- Je me demande ce qu’ils auraient fait à notre place et en conclus qu’ils ne seraient sûrement pas restés les bras ballants sur le bord d’une plage.
- C’est possible.
- Si j’écoute, la main sur le cœur, le sang des vaillants guerriers qui coule dans mes veines, j’entends la voix du courage qui m’incite à les imiter.
- Parfois, lorsqu’on s’agite en tous sens comme vous le faites, le sang monte aux tempes et fait battre les tympans.
- C’est exactement ce dont je vous parle, et ce sang valeureux me guide vers l’aventure. Quoi ! Nous ne pouvons pas nous éterniser ici : il nous faut explorer ces terres, nous les approprier, donner un nom aux monts et aux vallées, bâtir un empire avant de mourir. C’est ce qu’auraient souhaité les pères de mes pères.
- Vous en aviez donc plusieurs ?
- Je ne sais ; ma mère, à ce qu’on dit, fut une femme légère.
- Il me semble plus raisonnable de situer nos positions avant d’agir, et d’envoyer des signaux aux navires qui pourraient passer. J’ai donné ordre d’allumer de grands feux sur la plage et de danser bruyamment autour.
- Allons, allons ! Nous ne pouvons pas nous contenter de ces simagrées. Hardi, Bienvenu ! Pour le Roy et pour la France !
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07.12.2008
6 Février 1457
Une tempête neigeuse s’est abattue sur l’île et le navire. Le vent tourbillonnait, cinglant, et pratiquement toutes nos voiles ont été emportées ou déchirées. D’autre part la coque prend maintenant une forte assiette et nous devons nous réfugier sur le pont avant pour ne pas mouiller nos chausses. Ma propre cabine est devenue impraticable et j’écris présentement accroupi sur le pont, grelottant dans une paire de couvertures. J’en resterai donc là pour le moment : j’ai hâte de pouvoir remettre ma main au chaud.
- Capitaine, voulez-vous m’écouter un moment ?
- Ah, ce cher Bienvenu sort enfin de sa bouderie. Vous savez, je ne vous en veux pas.
- Levez-vous, je vous prie, et allons parler à l’écart.
- Comme il vous sied.
- Voyez dans quel état se trouve notre navire.
- Hélas.
- Le moment est venu, je crois, de l’abandonner aux flots.
- Vous voulez rire ? Je suis trop talentueux pour mourir.
- Par un heureux hasard nous avons trouvé cette île : pourquoi ne pas nous y réfugier, le temps au moins de trouver une issue ?
- Parce que cela nous ferait désobéir au Roy, qui nous demande d’aller vers l’Ouest sans répit.
- Vous savez parfaitement qu’il désirait vous éloigner. Que ce soit à l’Ouest, au Nord ou ici sur cette île, peu lui importe.
- M’éloigner ?
- Le poème.
- Oh, oh ! Je vois ce que vous insinuez et je vous interdis de proférer ce genre de calomnie. Le Roy est peut-être jaloux de mes talents : qui ne le serait pas ? Mais il m’a choisi pour mes compétences de marin, c’est évident.
- Aviez-vous souvent navigué ?
- Une fois, en compagnie de l’Amiral Deschamps mon cousin, qui m’a laissé tenir la barre dans la rade de Toulon.
- Peste soit du Roy et de ses manigances. Il nous faut débarquer avant ce soir ou nous finirons tous dans cette baie.
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06.12.2008
28 Janvier 1457
La cinquième expédition que j’ai envoyée sur l’île, comprenant les sieurs Vachon et Duparc, a enfin ramené des résultats intéressants. L’île est occupée par une vaste forêt à l’arrière de laquelle on devine une sorte de colline assez accidentée. Nos hommes n’ont pas pu pousser plus loin. Le sol est graniteux et la terre paraît riche. Plus important, on trouve dans la forêt différentes sortes de choses comestibles, en particulier de petites baies rosâtres que Luberon, en punition pour son comportement ridicule, a dû ingérer pour essai ; il semble, trois jours plus tard, que les baies soient comestibles. On trouve aussi des racines qui ressemblent assez au rutabaga et qui, une fois bouillies, ont un goût semblable, mais plus doux ; ont été également repérées des bêtes sauvages semblables, les unes à des sortes de marcassins courts sur pattes, les autres à de gros merles : voilà au moins de quoi nous ravitailler.
Le moral des hommes est changeant. Toucher terre après cinq mois de mer semble leur faire du bien et leurs folles courses dans ce froid vivifiant est très bon pour la forme. Je sens malgré tout enfler des rumeurs à mon encontre, suggérées par le climat et la végétation de l’île. D’aucuns disent que je me serais trompé de route, ce qui est grotesque ; mais ces racontars sont encouragés par le traître Bienvenu qui, depuis le jour où il s’est stupidement jeté à l’eau, ne s’adresse plus à moi que du bout des lèvres, de peur, je l’imagine, de souffrir davantage des sentiments non réciproques qu’il me porte.
Tissier et Brandérac ne sont pas encore revenus, ce qui laisse supposer que l’île est plus étendue que prévu.
- Capitaine, vous êtes pâle comme une dentelle.
- Ah ! Cela ne m’étonne guère.
- Quel tourment vous habite-t-il ?
- Je reviens de l’île ; je m’y suis promené une heure, seul, dans la forêt.
- Eh bien ! Cela aurait dû, au contraire, vous amener du rose aux joues.
- Ce fut d’abord le cas, et je sautillai gaiement entre les arbres, cueillant ici une baie, là un scarabée, lorsque je fus violemment ému par l’apparition d’une nouvelle créature du démon.
- Allons bon ! Elles ne se cantonnent donc point aux flots ?
- Celle-ci ressemblait à un genre de biche, ou de daim peut-être, portant robe noire et luisante.
- Dans ces contrées éloignées, cela se peut fort bien sans aucune intervention diabolique.
- C’est que ce n’est pas tout. Cet animal avançait sur deux pattes comme le ferait un homme.
- Certains ours le font parfois.
- Cet ours-là avait nettement la forme d’une biche. De surcroît il portait sous le ventre, je l’ai bien vu, une marque blanche qui avait – vous ne devineriez jamais – la forme d’une croix.
- Il ne pouvait donc s’agir que d’une créature de Dieu.
- A moins que la croix ne soit renversée.
- L’était-elle ?
- Je l’ignore. C’était une croix de malte.
- Evidemment, cela laisse planer des doutes et des soupçons.
- Des doutes, oui, et des soupçons. Thomas, mon jeune ami, préparez-moi un grog, je le prendrai ici.
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