11.12.2008
17 Février 1457
Notre expédition a tourné au fiasco. Croyant marcher au nord, nous n’avons fait que tourner en rond, si bien qu’après trois jours nous avons débouché sur notre point de départ. Nous y avons retrouvé Bienvenu et ses hommes qui dansaient autour d’un feu de joie. Mon sang n’a fait qu’un tour : une nouvelle bataille s’est engagée. Nous avons perdu Henri ; d’autre part, la félonie de certains, déclarée sur le tard, les a poussés à rejoindre l’autre camp. Ces traîtres parmi les traîtres sont le pitoyable Eustache Danton et ce lourdaud de Jean Lafleur.
Voici les braves qui restent acquis à ma cause : Thomas Boulanger, Jacques Luberon, Armand Ricard, Anicet Pantalion, Gédéon Camus.
Si nous mourons tous dans notre courageuse entreprise, ce journal attestera que ces héros ont fièrement lutté à mes côtés et je souhaite que leurs noms soient joints au mien sur tous les mémoriaux qui me seront consacrés.
Après avoir manifesté notre mépris avec force crachats, nous avons laissé les pleutres en arrière et avons convenu d’une nouvelle stratégie : pour éviter tout nouvel égarement, nous suivrons la côte vers l’Est. En attendant l’aube, nous passons la nuit derrière un rempart de rochers qui nous abrite du vent et de nos ennemis.
- Ce sera plus agréable de suivre la côte. Après tout, nous sommes marins.
- C’est juste. Et puis, nous pêcherons. La marche ouvre l’appétit.
- Les hommes de Bienvenu ne savent pas ce qu’ils perdent.
- J’interdis qu’on prononce encore ce nom. Ces gens-là n’existent plus.
- Pardonnez-moi.
- Avez-vous toujours le drapeau ?
- Fichtre ! Je crains que nous ne l’ayons égaré dans la bagarre.
- Halte !
- Capitaine, si vous le permettez, je crois que vous devriez oublier un moment cette affaire de drapeau.
- Le roi Richard est-il parti en croisade sans drapeau ?
- Non, mais…
- Attila a-t-il conquis l’Europe sans drapeau ?
- Sûrement non, mais…
- Alors !
- C’est de notre survie qu’il s’agit.
- Il y a des choses, mon petit Jacques, qui passent avant la vie d’un homme.
- Et même de six hommes ?
- Même de six hommes.
- Dont un capitaine ?
- Tout dépend.
12:04 Publié dans Texte | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.12.2008
16 Février 1457
Voilà trois jours que nous cheminons dans la forêt. Il semble que l’organisation mise en place soit opérationnelle. Nous parvenons à marcher sept à huit heures par jour ; Les provisions que nous avons arrachées aux félons à la force de nos bras complètent opportunément les baies et racines que nous pouvons trouver. Nous n’avons pas trop à nous plaindre, en dépit de la pluie qui tombe depuis hier et qui nous a fait passer une nuit inconfortable.
Gédéon est un joyeux drille que je suis bien content d’avoir avec moi. J’ai déjà appris trois nouvelles chansons coquines ; j’en ai oublié deux, je note la dernière pour lui éviter le même sort. On la chante sur l’air d’Ave Maria.
Toc, toc, ouvre la porte
Zouip, zouip, le corsetage
Frou, frou, va sous la jupe
Pouic, pouic, pique les seins !
Tout cela me fait souvenir de mes années de jeunesse dans l’armée du Roy ; à la différence que ma barbe ne cesse de s’étoffer.
Seul sujet d’inquiétude : nous n’apercevons toujours pas la colline dont Vachon et Duparc nous avaient fait rapport.
- Ho !
- Que se passe-t-il cette fois ?
- Les arbres s’éclaircissent et je crois que nous allons enfin sortir de cette forêt. Voyez comme cela se dégage.
- Hourra ! Forçons l’allure, mes amis.
- Une, deux !
- Avez-vous toujours le drapeau ?
- Quel drapeau ?
- Mille punaises ! Mais voilà deux jours que je vous demande de vous en charger.
- Nous n’avons aucun drapeau, Capitaine.
- Halte !
- Quoi encore ?
- Nous ne pouvons pas nous permettre de poser le pied sur de nouvelles terres sans avoir un drapeau à y planter. Il faut le fabriquer immédiatement. Blanc, pour le bon Roy Charles le Bien Servi, dont le nom ne doit être démenti ; rose, pour mon bon village natal, dont le blason est
de pourpre au fayard arraché cousu de sinople, à la salamandre regardant d'argent languée et allumée de gueules brochant sur le fût de l'arbre, accompagnés, en chef à dextre, d'une croisette de Malte, à senestre, d'une coquille et, en pointe, de trois coupeaux rangés, le tout d'argent ;
Jaune, comme l’or du blason des Vermulet,
D’or au mulet de sinople colleté d’azur, l’air assoupi et bienheureux.
Armand, votre culotte.
- Mais enfin, sauf votre respect, je ne puis me promener fesses à l’air, Capitaine.
- Je vous y autorise à partir de maintenant.
- Pour le blanc nous avons ce mouchoir, monsieur.
- Sa blancheur n’est qu’un souvenir ; enfin, cela conviendra. Le jaune sera évoqué par ce panier de paille. Jean, sautez une bonne fois dessus à pieds joints pour l’aplatir.
- A vos ordres.
- A présent assemblez les pièces.
- Sans vous offenser, Capitaine, notre drapeau a piètre allure.
- Thomas, je ne vous demande pas votre avis. En route à présent !
- Une, deux.
- Quoi !
- Non !
- Eux !
12:02 Publié dans Texte | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.12.2008
13 Février 1457
Une guerre civile a éclaté au sein de notre petit groupe. Bienvenu s’entêtait dans son idée de rester ; j’encourageais les hommes à me suivre. Il en résulta une bagarre forcenée qui opposa une moitié de l’équipage à l’autre. Nous déplorons un mort dans chaque camp : chez lui, le lieutenant Duparc ; de mon côté, un matelot nommé Peyron. Il devient plus aisé de faire la liste des vivants que celle des morts à présent, et la répartition se fait comme suit :
Honnêtes hommes : Thomas Boulanger, Jacques Luberon, Armand Ricard, Eustache Danton, Jean Lafleur, Anicet Pantalion, Gédéon Camus, Henri Jardin.
Traîtres à la solde de Bienvenu : Eugène Grillet, Benoît Vachon, François-Marie Pasteur.
Les nôtres se sont retranchés dans la forêt ; demain, nous nous mettons en route pour la conquête de ces terres.
- Par où commençons-nous, Capitaine ?
- Eh bien ! Marchons d’abord au Nord et cherchons à sortir de cette forêt. Si nous atteignons cette colline, nous aurons une meilleure vue de la région.
- Cela me paraît un bon plan.
- Je suggère que nous nous organisions avec méthode. Thomas marchera en avant avec le grand couteau : il nous ouvrira la voie. Eustache et moi suivrons avec des bâtons ; viendront ensuite les autres en file indienne et Jean fermera la marche en chantant.
- Monsieur, j’aimerais mieux échanger ma place avec un autre, parce que je ne sais pas chanter.
- Vous ne savez pas chanter ? Cela ne se peut. Essayez donc : la, la.
- La, la.
- Mais non : La, la.
- La, la.
- Vous le faites exprès.
- Je vous l’avais dit : je ne sais pas chanter.
- Si vous n’y mettez pas un peu du vôtre, on n’avancera jamais. Armand, prenez sa place.
- Avec joie, monsieur. J’aime beaucoup chanter.
- Allons-y.
- Alléluia, la nuit est là…
- Halte !
- Aïe !
- Ne poussez pas !
- Que se passe-t-il ?
- Armand, cela ne convient pas du tout. Ce n’est plus la saison des chants de Noël et puis d’ailleurs ça n’est pas entraînant.
- Monsieur, je ne connais rien d’autre que des chants de Noël. Celui-là est très joli.
- Qui d’autre ici peut chanter à l’arrière ? Gédéon ?
- Moi je connais des chansons paillardes.
- C’est encore préférable. Allons !
16:02 Publié dans Texte | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note











