16.11.2008
25 Septembre 1457
J’ai fait remonter Guillain des fers tout à l’heure après l’y avoir oublié quelques jours de trop. Je suis encore tout énervé par les révélations qu’il avait à me faire : tapi dans l’ombre et silencieux, il a pu assister à un étrange ballet qui se déroule chaque soir dans les entrailles de mon propre navire. Peu après l’allumage des feux de ronde arrive un premier larron, suivi généralement d’un deuxième, qui celui-là est sous toutes apparences une femme ; puis, tous deux se mettent à copuler bruyamment comme des bêtes, et parfois plus tard arrive un troisième qui à son tour s’occupe de la souillon. Aucun des trois n’a pu être identifié, en raison de l’obscurité. Ni Guillain ni moi ne nous expliquons la présence d’une femme à bord et je prévois demain de faire déshabiller l’équipage pour démasquer la travestie.
- Capitaine, il n’y en a pas.
- Pas de quoi, Bienvenu ?
- Tous les hommes à bord sont bien des hommes, appareillés comme il se doit, le bosco les a recomptés.
- Et vous-même ?
- Moi ! Ne me dites pas que vous me soupçonnez…
- Déshabillez-vous sur-le-champ.
- Bien, Capitaine, mais…
- Diantre ! Quelle est cette tache disgracieuse qui vous prend l’entrejambe ?
- C’est une tache de vin, monsieur.
- De vin ! J’ignorais qu’il pouvait faire tant de dégâts.
- C'est-à-dire que ce n’est pas réellement du vin, monsieur. C’est à cause de la couleur. Je suis né comme cela.
- N’est-ce point trop incommodant avec les dames ?
- Si, monsieur, je me suis souvent trouvé dans la gêne de me dévêtir.
- C’est un phénomène fort intéressant. Votre mère buvait-elle beaucoup ?
- Pas une goutte, monsieur, et à présent, avec votre permission, je remettrai mes bas.
- Intéressant, intéressant.
- D’autre part, je dois vous répéter une confession que m’a faite le nommé Guillain.
- Encore une ?
- Il prétend voler dans la cambuse.
- Je ne l’ignorais pas.
- Il prétend mériter les fers.
- Il ne les mérite pas. C’est moi-même, cette nuit, qui irai constater le manège qui se trame dans les cales.
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15.11.2008
14 Septembre 1457
Le vent est tombé depuis trois jours et nous n’avançons qu’à grand-peine. Il fait une chaleur épuisante le jour et un froid désagréable la nuit. Nous sommes rationnés en eau douce et mon cher Albert a trouvé un système, avec une pièce de toile, pour rendre potable l’eau de mer, mais le breuvage obtenu est si âcre que nous ne l’utilisons que pour faire bouillir les pois.
Il m’est arrivé vers midi une chose fort agaçante. Nous avons croisé au large un navire de petit tonnage qui venait par Sud-est. Nous étions assez près pour que, de ma poupe, je puisse distinguer son capitaine à la proue. Celui-là m’a fait de grands gestes comme si nous nous connaissions de longue date et j’ai été incapable de me souvenir qui il était. En revanche, je m’en souviendrai la fois prochaine, car nous avons dangereusement frôlé sa coque.
- Capitaine, puis-je vous parler un instant ?
- C’est ce que vous faites, Guillain, et je vous prie de poursuivre.
- Il m’est arrivé une chose tout-à-fait curieuse dans la cale cette nuit.
- Parlez.
- Ce que je vais vous révéler me met en cause aussi, Capitaine, et je voudrais tout d’abord m’assurer de votre clémence…
- Allons, ai-je déjà fait preuve de cruauté ?
- Eh bien, voici. J’ai toujours eu un solide appétit et la ration du soir ne me suffit guère. J’ai donc pris l’habitude, lorsque mes camarades sont assoupis, de faire une promenade du côté de la cambuse.
- Voilà une attitude qui n’est pas très honnête.
- J’en conviens, Capitaine, mais attendez de savoir ce que je vais vous dire.
- Je n’attends que cela.
- Près de la cambuse, il y a des escaliers qui mènent à la cale, et je passais devant quand j’entendis des halètements. Ce qu’il y avait d’étonnant, monsieur, c’est que c’était une voix de femme.
- De femme ?
- De femme ! Poussé par la curiosité, je descends donc à pas de loup. Je m’arrête au seuil, je tends l’oreille, j’attends. Puis mes yeux s’habituent à l’obscurité et alors je vois…
- Que diable voyez-vous ?
- Ce que je vois !
- Eh bien !
- Deux corps dénudés en train de faire l’amour. Et sur ces deux corps je suis à peu près certain que l’un était une femme, ce qui me fut confirmé encore par la nature de ses cris.
- Bigre !
- Oui, oui !
- Et alors, que fîtes-vous ?
- Eh bien ! Rien. Je suis resté un moment.
- Puis ?
- Cela m’avait coupé l’appétit : je suis remonté me coucher en renonçant à la cambuse.
- Ah ! c’est vrai, la cambuse : j’allais oublier.
- Vous aviez promis…
- Je ne vois, Guillain, qu’un moyen de résoudre ce double problème. Je vous envoie à la cale, aux fers pour trois jours, avec mission de m’informer de ce qui s’y passe.
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14.11.2008
5 Septembre 1457
Nous avons essuyé la première tempête de notre voyage, mais les dégâts sont limités. Le mât d’artimon touché a été prestement réparé sous l’initiative d’un jeune homme tout à fait prometteur, un certain Albert de Jouasc, dont je n’avais jamais ouï dire, mais qui, à mon avis, ne tardera pas à obtenir un bon avancement. Il est de surcroît fort aimable et joli garçon.
Une grosse lame a emporté un bonhomme appelé Lucet, dit Gros-Dos, mais ce n’est pas, à mon avis, une perte notable. Un homme de ce gabarit mange pour deux et n’en est pas pour autant meilleur à la tâche.
- Mon Capitaine, vous m’avez fait appeler.
- Oui, Albert, cher petit, je voulais vous demander de jeter un œil à ces cartes, auxquelles je ne comprends goutte.
- Ce serait un immense plaisir, si vous voulez bien m’accompagner jusqu’à votre cabinet de travail où nous serons plus à l’aise pour les allonger sur la table.
- Tenez bien le coin là pendant que je déroule ce côté.
- Vous devriez vous munir de cailloux pour maintenir ces parchemins. Voulez-vous que demain je vous prépare des pierres chaudes ? Elles sont fort agréables à tenir dans la main.
- Voyez, cette espèce de masse sombre porte des mentions totalement incompréhensibles.
- Il s’agit, monsieur, du continent européen, et ces inscriptions en latin en sont les toponymes.
- L’Europe ? Allons ! vous plaisantez ? Et où serait la France ?
- Ici même. Elle serait plus aisée à situer si vous regardiez la carte dans l’autre sens.
- Ah ! Ah ! Oui, Albert, vous êtes un véritable génie ! Indiquez-moi à présent où se trouve notre navire.
- Il faudrait pour cela procéder à des calculs, mais je peux estimer qu’il se trouve de ce côté.
- Ah, je le vois. C’est étrange… ces voiles sont rouges, mais les nôtres sont blanches.
- Ce navire-là est peint sur la carte pour illustrer la mer, capitaine, mais ce n’est pas le nôtre. Nous devons nous trouver un peu plus au nord.
- Ah, oui oui. Vous avez raison, mon petit Albert, entièrement raison.
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