30.11.2008

25 Décembre 1457

Nous avons fêté Noël aussi joyeusement qu’il est possible de le faire au milieu de l’océan. Pour respecter la tradition, nous nous sommes mutuellement offert navets et poissons frais que nous avons ensuite engloutis en grande pompe. Cet interminable repas m’a fait souvenir des déjeuners que nous partagions jadis dans la maison de campagne de mes beaux-parents. Scholastique Tournebile, ma belle-mère, était une femme sans grâce que l’âge avait de surcroît rendue acariâtre ; elle nous servait avec une rigueur toute militaire et ne nous laissait sortir de table qu’une fois les assiettes parfaitement propres, chose qu’elle vérifiait méticuleusement avec un petit chiffon à poussière. Son époux, mort étouffé par une mousse de canard, avait été remplacé par un oncle, bonhomme rougeaud et braillard qui buvait au goulot en racontant des histoires dégoûtantes, car il avait été égoutier à Paris.

Alors que nous en étions à la cinquième entrée, composée de navets bouillis comme les quatre précédentes, j’ai eu la subite inspiration d’un nouveau distique :

Hâtons-nous de finir de manger,

Car voici venir l’heure du goûter.

 

- Mon petit Thomas, cette nuit j’ai fait un songe.

- Ah, vous aussi ?

- J’y ai vu une petite ratte qui accouchait de pommes.

- Moi, j’étais un verre à pied en cristal ciselé.

- L’arrière-train de la ratte explosait et des milliers de pommes en jaillissaient selon une onde de choc qui les envoyait jusqu’au vatican.

- On me déposait sur une route à charrues ; imaginez-moi rempli d’une angoisse indicible que je ne pouvais pas même exprimer, tout guindé que j’étais comme un verre à pied.

- Armé d’un pince-nez et d’une canne à pommeau, je parcourais la campagne à grandes enjambées et voyais champs et villes sinistrés sous une couche de débris de pommes dont les pépins ressemblaient à de minuscules larves de rats.

- C’est alors que je me fis exploser de frayeur et me répandis en bris de vers tout alentours sans plus parvenir à me réassembler. Mon pied était à Londres et le bord de ma coupe à Venise.

- Villes et champs étaient ravagés et fleuraient bon le fruit frais.

- La France entière était hérissée de morceaux de verre et je sentais chacun d’eux faire souffrir la terre dans laquelle ils étaient plantés, comme si j’étais moi-même, voyez-vous, devenu la France. C’était d’un ennui.

- Un décor d’apocalypse.

- Un champ de bataille après la bataille.

Ecrire un commentaire