25.11.2008

25 Novembre 1457

Il m’est de nouveau arrivé quelque chose de tout à fait surprenant aujourd’hui. Pour me distraire, je pêchais avec les hommes d’équipage. Ma ligne était tendue à bâbord, sous le vent ; tout à coup une traction formidable manqua de m’emmener par-dessus bord. Je tirai de toute la force de mes bras ; nul, autour de moi, ne semblait remarquer mes efforts et personne ne me vint en aide, mais c’est mieux ainsi, car je fis preuve de cette manière de toute la force de caractère qui est la mienne. Je luttai encore et encore contre la bête terrible qui me défiait, et, dans un mouvement brusque préparé par moi tel un fin stratège, je relevai brusquement ma ligne avec hameçons et plombs.

Au lieu du requin que je m’attendais à trouver, c’est un minuscule animal qui se mit à tressauter sur le plancher du pont. Il était doué d’une force extraordinaire et il me fallut plonger sur lui pour l’immobiliser. Je l’emportai dans mon veston, et, ne laissant rien paraître en dépit de ma poitrine agitée, je l’emmenai à l’écart pour mieux l’observer. Voilà qui pourrait me faire passer pour fou lorsque la postérité aura accès au document unique que représente ce journal ; mais c’est un fait : ce poisson, par ailleurs tout à fait ordinaire, portait sur son front un unique œil large et allongé, et, juste au-dessous, une petite bouche dentue et souriante. J’ai immédiatement senti chez cet animal quelque chose de diabolique. Utilisant un crucifix, je l’ai transpercé de part en part en invoquant Sainte Pélagie, puis j’ai mis au feu ce qu’il restait du corps en me gardant bien d’en respirer la fumée. Voilà une nouvelle confirmation de la présence du Malin dans la mer de l’Ouest.

 

- Capitaine, je pense qu’il vous faut du repos. Vous paraissez fiévreux et vous suez à grosses gouttes.

- Ah ! Mon cher Toussaint, c’est la fièvre de l’aventure qui m’envahit. Je suis excité des pieds à la tête par toutes les merveilles que recèle cette mer inconnue. Voyez la couleur de l’eau : elle-même n’est pas naturelle. Je perçois des reflets rouges dans le creux de ses vagues et l’écume est teintée de mauve comme la bave bouillonnante d’un taureau en colère.

- C’est l’insolation qui vous guette : vous passez trop de temps sur le pont.

- Vous-même passez votre temps en cuisine : ce n’est pas pour autant que vous entendez le bouillon chanter.

- Parfois si, mon Capitaine. Le sifflet d’un bouillon qui cuit est riche d’intonations.

- Ah ! Voyez comme tout ici devient un enchantement. Je suis convaincu qu’en ce moment même le doigt de Dieu lui-même pousse notre navire tandis que, dans les profondeurs, le Diable changé en Cachalot le tire dans l’autre sens.

- N’invoquez pas le Diable à tout va, monsieur.

- Vous reste-t-il une part de pain ou un fond de semoule ? Je sens mon appétit aiguisé par l’enthousiasme.

- Voici.

- Qu’est ce que cette galette noirâtre ?

- C’est le pain qui nous reste.

- Fiel ! Bile ! Glaire !

- Hélas.

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